Dans l’Antiquité : le sommeil qui soigne
Bien avant le mot « hypnose », de nombreuses cultures ont utilisé des états de conscience particuliers pour soigner. En Grèce antique, les malades se rendaient dans les temples d’Asclépios, le dieu de la médecine, pour y passer la nuit : on attendait du rêve qu’il apporte la guérison ou en indique le chemin. On appelle cette pratique l’« incubation ». Ce n’était pas de l’hypnose au sens moderne, mais l’idée est déjà là : un état proche du sommeil, dans un cadre qui inspire confiance, peut aider à guérir.
Au XVIIIᵉ siècle : Mesmer et le « magnétisme animal »
Franz Anton Mesmer, médecin né en Souabe, dans le sud de l’Allemagne actuelle, exerce à Vienne quand il soigne en 1774 une jeune patiente avec des aimants. Il en conclut que la guérison vient d’un fluide invisible qui passerait par lui, qu’il appelle le « magnétisme animal ». Installé à Paris en 1778, il connaît un succès considérable.
En 1784, le roi Louis XVI nomme une commission de savants pour examiner ses pratiques ; on y trouve notamment le chimiste Antoine Lavoisier et l’Américain Benjamin Franklin. Leur conclusion : aucun fluide n’existe, et les effets observés tiennent à « l’imagination ». Le verdict condamne la théorie de Mesmer, mais il reconnaît sans le vouloir un fait essentiel : l’imagination, à elle seule, peut agir sur le corps.
Au XIXᵉ siècle : naissance du mot « hypnose »
Le 13 novembre 1841, à Manchester, le chirurgien écossais James Braid assiste à une démonstration de magnétisme. Il y voit non pas un fluide, mais l’effet d’une attention longuement fixée sur un seul objet. En 1843, il publie un livre, Neurypnology, où il parle d’« hypnotisme », du grec hypnos, le sommeil. Il cherchera plus tard d’autres termes, car la personne hypnotisée ne dort pas.
À la fin du siècle, deux écoles françaises s’opposent. À l’hôpital de la Salpêtrière, à Paris, le neurologue Jean-Martin Charcot voit dans l’hypnose un état pathologique, lié à ce que l’on appelait alors l’« hystérie ». À Nancy, le médecin Hippolyte Bernheim soutient au contraire qu’il s’agit d’un phénomène psychologique normal, fondé sur la suggestion. C’est la position de Nancy qui s’impose : l’hypnose n’est pas une maladie, c’est une capacité que chacun possède, à des degrés divers.
Au XXᵉ siècle : Erickson et l’hypnose moderne
Le psychiatre américain Milton H. Erickson (1901-1980) transforme la pratique. Au lieu d’ordres directs, il utilise un langage indirect, des histoires, des métaphores, et surtout ce que la personne apporte avec elle : son vocabulaire, ses intérêts, ses ressources. Une grande part de l’hypnose pratiquée aujourd’hui en cabinet, dont la mienne, vient de lui.
L’hypnose s’associe aussi à d’autres approches, en particulier aux thérapies cognitives et comportementales (TCC). En 1995, le psychologue américain Irving Kirsch et ses collègues ont regroupé 18 études qui comparaient une TCC seule à la même TCC avec de l’hypnose. Avec l’hypnose, le patient moyen allait mieux que 70 % des patients sans hypnose. L’effet était particulièrement net pour la perte de poids.
Aujourd’hui : ce que montre la recherche
L’imagerie cérébrale permet désormais d’observer le cerveau pendant l’hypnose. En 2017, à l’université Stanford, en Californie, l’équipe du psychiatre David Spiegel a examiné 57 personnes en bonne santé par IRM fonctionnelle. Sous hypnose, l’activité d’une zone qui intervient dans le contrôle de l’attention, le cortex cingulaire antérieur dorsal, diminuait, et les liens entre plusieurs réseaux du cerveau se modifiaient. D’autres travaux, rassemblés en 2015 par le psychologue américain Mark Jensen, associent l’hypnose à des changements de certaines ondes cérébrales, mesurées par électroencéphalogramme.
En France, l’Inserm, l’institut public de recherche médicale, a publié en 2015 une évaluation fondée sur 52 études cliniques. Elle conclut à un intérêt de l’hypnose pendant les actes médicaux et chirurgicaux, où elle réduit la consommation d’antalgiques et de sédatifs, et dans le syndrome de l’intestin irritable. Pour d’autres usages étudiés, les données ne permettaient pas encore de conclure. Aucun effet indésirable grave attribuable à l’hypnose n’a été relevé.
De nouvelles pistes s’ouvrent. En 2010, à Seattle, l’équipe du psychologue David Patterson a testé chez 21 blessés hospitalisés une hypnose délivrée par un casque de réalité virtuelle : ils rapportaient moins de douleur que les patients des groupes de comparaison. C’est un résultat préliminaire, sur peu de patients.
Pour le détail des études les plus solides, et de ce qu’elles ne montrent pas, lisez l’hypnose est-elle efficace ? Ce que montre la recherche.
Ce que cette histoire nous apprend
En deux siècles, l’explication a changé : un fluide pour Mesmer, l’attention pour Braid, la suggestion pour Bernheim, le cerveau aujourd’hui. Le constat de départ, lui, n’a pas changé : l’attention, l’imagination et la relation agissent sur le corps. L’hypnose ne remplace ni un diagnostic ni un traitement médical ; elle aide à mobiliser des capacités que vous avez déjà.
Sources
Rapport des commissaires chargés par le Roi de l’examen du magnétisme animal. Paris, 1784.
Braid J. Neurypnology; or the Rationale of Nervous Sleep. Londres, 1843.
Kirsch I, Montgomery G, Sapirstein G. Hypnosis as an adjunct to cognitive-behavioral psychotherapy: a meta-analysis. Journal of Consulting and Clinical Psychology 1995;63:214-220.
Jensen MP, Adachi T, Hakimian S. Brain oscillations, hypnosis, and hypnotizability. American Journal of Clinical Hypnosis 2015;57:230-253.
Gueguen J, Barry C, Hassler C, Falissard B. Évaluation de l’efficacité de la pratique de l’hypnose. Inserm, juin 2015.
Patterson DR, Jensen MP, Wiechman SA, Sharar SR. Virtual reality hypnosis for pain associated with recovery from physical trauma. International Journal of Clinical and Experimental Hypnosis 2010;58(3):288-300.
Jiang H, White MP, Greicius MD, Waelde LC, Spiegel D. Brain activity and functional connectivity associated with hypnosis. Cerebral Cortex 2017;27(8):4083-4093.
